Lutte contre la drogue: les révélations du commissaire Keita

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Commissaire Keïta : «La concurrence entre les corps est à l’origine de l’échec des politiques de lutte contre le trafic de drogue».

Pas de quoi se glorifier de la saisie des 238 kg de cocaïne au Port autonome de Dakar, selon le commissaire Keïta. L’ancien directeur de l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (Ocrtis) y voit un échec des politiques de lutte contre le trafic de drogue qui souffrent de la concurrence entre les corps : la police, la gendarmerie et la douane.

La douane vient d’opérer une importante saisie de cocaïne (238 kg). Par le passé, avez-vous, au niveau de l’Ocrtis, opéré une saisie d’une telle importance ?

L’Ocrtis a eu à faire des saisies plus importantes que celle-là. Des saisies plus importantes que 500 kilogrammes de cocaïne dans le passé.

Aujourd’hui, Dakar continue de servir de point de transit de la drogue. Est-ce que cela ne traduit pas un échec des politiques de lutte contre le trafic de drogue ?

Cela traduit effectivement un échec, dans la mesure où cela traduit la non-prise en compte de la position très axiale de Dakar par rapport à la circulation de la drogue. Dans la mesure où la drogue qui passe par Dakar, n’est pas destinée forcément au marché sénégalais, mais elle est liée au fait que Dakar est une plateforme et un point de reprise de transport.

Vous voyez la Guinée-Bissau qui est à côté. Mais vous avez aussi le corridor de Bamako qui va au-delà de Bamako. Vous avez toute cette zone-là qui, pour faire disparaître des traces depuis Johannesburg, le Ghana, la Guinée-Bissau, est une zone de stockage extrêmement sensible et qu’on déstabilise tout le temps, parce qu’il faut que cela continue de servir de zone de stockage de la drogue.

Tant qu’on ne prendra pas en compte véritablement ces éléments-là, de circonscrire le problème, on sera toujours dans les travers. Parce que la drogue ne va pas à l’endroit où les trafiquants ne jugent pas possible de faire prospérer leurs activités. C’est cela la réalité.

Sur quels points devrait-on alors axer la politique de lutte contre le trafic de drogue ?

Sur une dynamique plus forte de collecte d’informations, de maitrise des différents réseaux et des besoins. Mais aussi une dynamique de coopération internationale entre les pays qui sont là pour développer une politique qui nous concerne. Parce que si vous regardez d’assez près, les pays occidentaux qui viennent intervenir chez nous par rapport à cette question de drogue, n’interviennent que pour éviter que la drogue n’aille pas chez eux.

Les saisies que nous faisons, la plupart du temps, sont des saisies orientées, dans la mesure où derrière la plupart des saisies, vous voyez la mainmise des puissances occidentales qui ont la possibilité, elles, de collecter des informations qui leur permettent de nous faire intervenir chez nous pour que la drogue ne passe pas chez eux. C’est ça le problème. Intervenir chez nous pour que la drogue ne passe pas chez eux.

Toutes les politiques occidentales de lutte contre le trafic de drogue et du terrorisme tiennent à cette réalité-là : il ne faut pas que cela vienne chez nous ! Donc, nous on nous organise, on nous finance et on nous fait agir pour que nous intervenions. Pendant ce temps, la drogue qui vient ici, ce qui échappe de ce grand trafic-là, vient nous empoisonner.

Il fait qu’on ait une dynamique de politique de lutte contre la drogue qui nous concerne et qui concerne le fait que nous voulions freiner le comportement des trafiquants dans notre intérêt. Ne pas jouer le rôle de repreneur des politiques occidentales qui nous mène à agir pour que la drogue n’aille pas chez eux.

Y a-t-il une coordination entre les différents corps qui luttent contre le trafic de drogue, à savoir l’Ocrtis, la gendarmerie et la douane ?

Par exemple, quand vous parlez d’Ocrtis, vous avez l’impression de parler d’un service de la Police nationale. Non ! L’Ocrtis est une entité nationale qui a vocation à lutter contre le trafic de drogue et qui concerne tout le monde : les douaniers doivent y être, les gendarmes doivent y être et la police aussi.

Mais, depuis très longtemps, cette orientation a été faussée par la concurrence entre les corps. Je n’accuse aucun corps, mais il m’a semblé que les autres penseraient plutôt aller tout seul faire leur travail de leur côté, gendarmes comme douaniers. Ils se sont désintéressés à devoir apporter la contribution qu’on attend d’eux au sein de l’Ocrtis. C’est ça le problème.

Maintenant, si on parle aujourd’hui de trafic de drogue, on a l’impression que cela doit se faire dans le désordre. Les gendarmes vont là-bas, font des saisies, tapent sur la table, crient ‘’Nous sommes les plus forts’’. Les douaniers en font de même. C’est ce manque de coordination qui crée des déperditions d’informations et de dynamique. Surtout que quand chacun agit de son côté, on y perd.

Je pense qu’il vaut mieux renforcer une certaine idée de centralisation du comportement et des stratégies pour arriver à avoir la meilleure politique de lutte contre la drogue. Il n’empêche qu’à côté, dans leurs démembrements particuliers, les corps pourront continuer à agir et cela ne fera que renforcer ce que nous avons réalisé au centre. Mais il faut créer une dynamique nationale beaucoup plus forte.

Finalement, quel rôle joue l’Ocrtis, aujourd’hui ?

L’Ocrtis fonctionne en tant que service de police simplement, aujourd’hui. Les gens (la gendarmerie et la douane, Ndlr) ont fait comme si c’était naturel que l’Ocrtis soit un instrument de la police nationale. Mais, en réalité, il faut qu’on revienne à cette vocation originelle de l’Ocrtis, qui consiste à regrouper toutes les dynamiques de lutte contre le trafic de drogue et à porter véritablement en premier la politique de lutte contre le trafic de drogue.

Il faut que, de manière effective, chacun (police, gendarmerie et douane) y apporte ce qu’on a toujours attendu. Bien évidemment, ils y sont dans une certaine mesure, mais ils n’y sont pas comme cela se devait. C’est dû à cet esprit de concurrence qui a toujours animé ces différents corps. Chacun voulant être de son côté, son Ocrtis personnel. Chacun voulant faire des résultats qu’on annonce, alors que le problème c’est de faire des résultats qui entrent en ligne de compte dans une lutte efficace contre le trafic de drogue.

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